Par Aurélie Le Grossec,
Diététicienne spécialisée dans la prise en charge nutritionnelle du lipœdème
Cet article s’adresse aux diététiciens et professionnels de santé souhaitant comprendre les fondements scientifiques et cliniques de la prise en charge nutritionnelle du lipœdème.
Le lipœdème est une maladie chronique encore insuffisamment reconnue en France, tant sur le plan médical que nutritionnel. À ce jour, il n’existe aucune formation officielle ou reconnue dédiée à la prise en charge nutritionnelle du lipœdème pour les diététiciens et professionnels de santé.
C’est dans ce contexte que s’inscrit mon parcours : un cheminement progressif, exigeant, fondé sur l’expérience clinique, la formation continue et l’appui sur la littérature scientifique, afin de proposer un accompagnement réellement adapté aux femmes atteintes de lipœdème.
Cet article s’adresse aux professionnels de santé, et vise à expliciter :
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comment j’ai construit ma spécialisation,
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quels leviers nutritionnels sont réellement pertinents,
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et sur quelles bases scientifiques repose aujourd’hui ma pratique.
Lipœdème : une maladie encore non reconnue et non enseignée en France
Une maladie chronique mal identifiée en France
Le lipœdème est une pathologie du tissu adipeux, touchant majoritairement les femmes, caractérisée par une accumulation disproportionnée et douloureuse de graisse sous-cutanée, souvent associée à une inflammation chronique, de la fibrose tissulaire, et à des troubles circulatoires.
En France au moment où j’écris cet article :
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le lipœdème n’est pas officiellement reconnu comme pathologie ou affection de longue durée,
- il n’existe aucune forme de prise en charge spécifique,
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il n’existe aucun cursus universitaire dédié à sa prise en charge nutritionnelle,
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la majorité des recommandations proviennent de consensus internationaux et de publications scientifiques étrangères.

Des connaissances issues principalement de la littérature internationale
Les bases actuelles de compréhension du lipœdème proviennent de publications scientifiques étrangères, de consensus d’experts et de revues spécialisées, ce qui rend l’accès à une formation structurée particulièrement complexe pour les professionnels francophones.
Références scientifiques clés
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Herbst KL. Rare adipose disorders (RADs) masquerading as obesity. Acta Pharmacol Sin. 2012.
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Wold LE et al. Lipödem – common, but commonly misdiagnosed. Lymphology. 1951.
Une spécialisation construite sans cadre académique formel
L’absence de formation officielle comme point de départ
En l’absence de formation reconnue sur le lipœdème, j’ai dû construire mon expertise de manière autonome, en croisant :
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formations complémentaires,
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lectures scientifiques,
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retours cliniques,
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et échanges avec d’autres professionnels de santé.
Le rôle initial de l’expérience personnelle
Mon expérience personnelle du lipœdème a constitué un point de départ pour débuter mon parcous de formation. Elle m’a permis d’identifier certains leviers cliniques. Mais il me semblait important de dépasser l’expérience individuelle pour construire une pratique fondée sur des données probantes. Ainsi, le contact avec les patientes m’a permis de cibler plusieurs leviers stratégiques à approfondir en formation.
Le comportement alimentaire : premier levier identifié dans le lipœdème

Qu’est-ce que le comportement alimentaire ?
Le comportement alimentaire regroupe :
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la relation à la faim et à la satiété,
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la gestion des émotions par l’alimentation,
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la restriction cognitive,
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les automatismes et croyances alimentaires.
L’impact des régimes répétés sur le comportement alimentaire
Chez les femmes atteintes de lipœdème, les antécédents de régimes sont extrêmement fréquents. L’absence de diagnostic clair et l’absence de prises en charge nutritionnelles adaptées enferment les patientes dans un parcours de restriction et de tentatives de perte de poids répétées.
Ces stratégies entraînent fréquemment :
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une dérégulation du comportement alimentaire, voir des troubles de la conduite alimentaire,
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une alternance restriction / compulsions,
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une augmentation du stress physiologique,
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une aggravation de l’inflammation.
Pourquoi le comportement alimentaire est central dans la prise en charge nutritionnelle du lipœdème
Les données scientifiques montrent que’un comportement alimentaire dérégulé favorise :
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le yo-yo pondéral,
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la difficulté à maintenir des changements durables,
-
Une diminution de notre sentiment d’efficacité personnelle.
Tous ces éléments démontrent qu’une dérégulation du comportement alimentaire dans le cadre d’un lipoedème a tendance à constituer des obstacles dans les stratégies d’apaisement de la maladie.
Références scientifiques
Stabiliser le poids : un enjeu central et spécifique au lipœdème

Les données scientifiques sur l’échec de la perte de poids
Les études sont aujourd’hui très claires quant aux stratégies de contrôle du poids :
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la majorité des personnes reprennent le poids perdu dans les 1 à 5 ans,
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avec une récupération préférentielle de masse grasse.
Références scientifiques
Le concept d’effet « cliquet » dans le lipœdème
Dans le lipœdème, la particularité histologique du tissu adipeux pathologique est son caractère structurellement irréversible par des mesures restrictives nutritionnelles.
Ainsi, la perte de poids associée au lipoedème, même si elle peut apporter un plus dans le confort quotidien ou dans la diminution des risques pour la santé, elle ne constitue en aucun cas un pilier prioritaire dans la prise en charge du lipoedème.
Bien au contraire, au vue du risque de reprise de poids élevé après chaque tentative, et le risque que cette prise de poids représente via l’irréversibilité histologique de la pathologie, la stratégie prioritaire doit rester la stabilisation pondérale.
Toute tentative de perte de poids constituera un travail annexe à la prise en charge du lipoedème. Et cette prise en charge du poids devra être accompagnée par un diététicien compétent qui proposera des stratégie non centrée sur le contrôle calorique, et qui prendra en considération les facteurs réels de suralimentation afin de minimiser le risque de yoyo pondéral.
Pourquoi la stabilisation pondérale est prioritaire
Le challenge le plus important est donc d’amener la patiente a changer de paradigme. Passer de l’objectif centré uniquement sur la perte de poids vers l’objectif du « prendre soin de soi ».
Ainsi, la stabilisation pondérale dans le temps et la préservation de la masse musculaire constituent la clé de voûte de la prise en charge diététique du lipoedème.
Les multiples formations du CFDC ont été très aidantes pour changer ma façon de voir le soin diététique. Sortir de l’amaigrissologie délétère face au lipoedème est une priorité.
Références scientifiques :
Alimentation anti-inflammatoire : intérêt clinique et limites

L’inflammation comme mécanisme central du lipœdème
Comme je l’explique précédemment, la maladie du lipœdème est associé à :
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une inflammation chronique de bas grade,
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des douleurs et oedèmes,
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de la fibrose du tissu graisseux,
-
une altération de la qualité de vie et de la mobilité.
Analyse critique des modèles alimentaires existants
Une alimentation qui soulagerait l’inflammation chronique de bas grade semble une stratégie intéressante pour apaiser le lipoedème et ralentir l’évolution de la maladie.
Il existe actuellement plusieurs types de stratégies alimentaires ayant cette prétention. J’ai donc étudié différentes approches :
- Le régime cétogène,
- Le low carb,
- Le régime DASH,
- Le modèle méditerranéen ou crétois,
- Le modèle hypocalorique.
Pourquoi le modèle méditerranéen est privilégié ?
La littérature scientifique détaille en profondeur l’effet anti-inflammatoire de ces différents types de régimes alimentaires.
Les régimes low carb et cétogènes
Il existe à ce jour peu d’études fiables qui documentent l’impact réel et long terme des régimes low carb et cétogène sur l’inflammation et la santé globale.
La plupart des études montrant un impact positif de ces régimes sur l’inflammation reposent sur des données observationnelles réalisées sur de petits échantillons sur le court terme.
De plus, certaines études démontrent une forte difficulté d’adhésion sur le long terme à ce type de pratiques alimentaires (moins de 20% à 6 mois, et une diminution progressive ensuite).
Aussi, je rappelle qu’une forte proportion de personnes atteintes de lipoedème présente une dérégulation du comportement alimentaire, le régime low carb et cétogène étant alors plutôt contre-indiqué.
Régime hypocalorique
Les études démontrent un impact réel sur la perte de poids d’un régime hypocalorique, mais aucun impact particulier sur l’inflammation (CRP, douleur, gonflement, confort…).
De plus, ce types de régimes amènent l aplupart des cas une reprise pondérale dans les 2 à 5 ans comme énoncé précédemment.
Régime méditérrannéen ou modèle crétois
Les nombreuses données scientifiques montrent que le régime méditerranéen présente :
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les bénéfices les plus solides,
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le meilleur profil de sécurité,
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la meilleure adhésion à long terme.
Références scientifiques :
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Schwingshackl L et al. Mediterranean diet and chronic disease. BMJ.
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Estruch R et al. Mediterranean diet and cardiovascular prevention. NEJM.
- Potential Effects of a Modified Mediterranean Diet on Body Composition in Lipoedema
- Exploring the Anti-Inflammatory Potential of a Mediterranean-Style Ketogenic Diet in Women with Lipedema — Nutrients, 2025
Comorbidités associées : une vision systémique indispensable
La prise en charge diététique du lipoedème est à individualiser. Dans ces facteurs d’individualisation des conseils, la présence ou non d’autres pathologies ou dérégulations sont à prendre en considération, ainsi que l’histoire de vie de la patiente et son rapport à l’alimentation actuel. Certaines dérégulations nécessitent des formations complémentaires.
Endométriose et lipœdème
Dans ma pratique clinique spécialisée, j’observe que l’endométriose est fréquemment associée au lipœdème, partageant des mécanismes inflammatoires communs. Un modèle méditérannéen donne des résultats très satisfaisants dans l’apaisement de ces deux pathologies.
En cas de troubles digestifs associés à l’endométriose, l’apports en fibres doit être personnalisé et une prise en charge pluridisciplinaire autour du bien-être digestif doit être proposée (gatsro-entérologue, médecin généraliste, diététicien formé, psychologue…)
Troubles digestifs et inflammation chronique
Le phénomène inflammatoire chronique augmente la probabilité de souffrir de troubles digestifs avec un lipoedème : troubles digestifs fonctionnels, syndrome de l’intestin irritable, hypersensibilités alimentaires.
L’accompagnement nutritionnel centré sur le bien-être digestif est un pilier fondamental de la prise en charge pour agir directement sur la qualité de vie et moduler effiacement l’inflammation de bas grade.
Ainsi, une formation diététique supplémentaire sur la prise en charge des troubles digestifs chroniques est un plus pour les diététiciens accompagnant les femmes atteintes de lipoedème.
Une prévalence élevée de la résistance à l’insuline chez les femmes atteintes de lipœdème
Dans ma pratique clinique, j’ai très rapidement observé que de nombreuses femmes atteintes de lipœdème présentent des signes de résistance à l’insuline, parfois sans diagnostic formel de diabète ou de prédiabète.
Cette résistance à l’insuline peut se manifester par :
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des fringales fréquentes, notamment pour le sucre,
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une fatigue postprandiale,
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une difficulté à stabiliser le poids malgré des apports raisonnables,
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une accumulation préférentielle de masse grasse,
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une aggravation de l’inflammation systémique.
La graisse du lipoedème n’est généralement responsable de ce trouble métabolique. La plupart des études montrent que la graisse du lipoedème n’a pas d’impact délétère sur le fonctionnement du corps. Les principaux responsables seraient les prédispositions génétiques et l’environnement de vie, l’obésité associée, et la pratique successive de tentatives de perte de poids fragilisant le système.
La résistance à l’insuline entretient un cercle vicieux particulièrement délétère dans le lipœdème :
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l’hyperinsulinémie favorise le stockage lipidique,
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elle stimule l’hypertrophie des adipocytes,
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elle entretient une inflammation chronique de bas grade,
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elle altère la lipolyse et la flexibilité métabolique.
Références scientifiques :
Changement durable, motivation et éducation thérapeutique
Profils psychologiques fréquemment rencontrés
Les femmes atteintes de lipœdème en échec face à leurs stratégies diététiques présentent souvent :
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un perfectionnisme alimentaire,
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une rigidité cognitive,
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un découragement lié aux échecs répétés.
L’importance du coaching motivationnel
Il m’a semblé indispensable de me former à la communication et au coaching motivationnel afin de :
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soutenir l’engagement,
-
favoriser des changements progressifs,
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renforcer la satisfaction et la fierté de soi.
La formation en diététique en France ne donne à mon sens pas suffisamment de billes dans l’accompagnement de nos patients vers le changement durable. Se former véritablement à ces problématiques, en parallèle de la formation d’Education Thérapeutique du Patient, permet de réellement donner du sens au conseil diététique.
Références scientifiques :
Je parle du lipoedème sur mmmeat

Un échange dédié aux diététiciens et professionnels de santé : le podcast MMMEAT
Dans une démarche de transmission et de partage entre professionnels, j’ai eu l’occasion d’intervenir dans le podcast MMMEAT, un podcast créé par une diététicienne, Justine Désoriaux, et spécifiquement destiné aux diététiciens et professionnels de santé.
Lors de cet épisode, nous abordons de manière approfondie la prise en charge diététique du lipœdème, notamment :
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les spécificités physiopathologiques de la maladie,
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les erreurs fréquentes liées aux approches nutritionnelles classiques,
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l’importance du comportement alimentaire,
-
la question de l’alimentation anti-inflammatoire,
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et sur mon parcours spécifiques.
Ce format vidéo permet d’explorer de façon plus libre et clinique les réalités du terrain, les questionnements des professionnels, et les enjeux actuels liés à l’accompagnement des femmes atteintes de lipœdème.
Conclusion
Face à l’absence de formations nutritionnelles préexistantes dans le lipoedème, il m’a falu faire preuve de rigueur et d’autonomie.
L’amélioration de l’accès au diagnostic actuellement en cours, face à l’absence de prise en charge spécialisée pluridisciplinaire par les médecins et professionnels de Santé, ouvrent le porte aux pseudo accompagnements et escrocs en tout genre.
Il est plus qu’urgent de former les professionnels de santé à la pathologie du lipoedème.
Cet article vise à partager les fondements de mon parcours et à contribuer à une prise en charge plus cohérente, plus humaine et plus efficace du lipœdème, en attendant une reconnaissance et une structuration institutionnelle plus abouties.
Pourquoi la perte de poids n’est-elle pas une stratégie prioritaire dans le lipœdème ?
Dans le lipœdème, la graisse pathologique présente des caractéristiques histologiques spécifiques, avec une hypertrophie et une fibrose du tissu adipeux qui ne régressent pas sous l’effet de stratégies nutritionnelles restrictives. Les tentatives répétées de perte de poids exposent à un risque élevé de reprise pondérale, souvent associée à une augmentation de la masse grasse totale, sans amélioration du tissu adipeux lipœdémateux. Dans ce contexte, la priorité clinique n’est pas la perte de poids, mais la stabilisation pondérale, la préservation de la masse musculaire et la réduction de l’inflammation systémique, afin de limiter la progression de la maladie et d’améliorer la qualité de vie.
Une alimentation anti-inflammatoire suffit-elle sans travail sur le comportement alimentaire ?
Non. Une alimentation anti-inflammatoire ne peut être pleinement efficace si le comportement alimentaire est dérégulé. Chez de nombreuses femmes atteintes de lipœdème, les antécédents de régimes répétés ont altéré les signaux de faim et de satiété, augmenté la restriction cognitive et favorisé des comportements alimentaires instables. Sans travail préalable ou concomitant sur le comportement alimentaire, le risque est une faible adhésion, une rigidité excessive ou un abandon des recommandations. L’approche nutritionnelle du lipœdème doit donc intégrer un travail sur la relation à l’alimentation, afin de rendre les stratégies anti-inflammatoires applicables, durables et non délétères.
Quels profils de patientes avec un lipoedème nécessitent une vigilance particulière ?
Certaines patientes atteintes de lipœdème nécessitent une attention renforcée dans la prise en charge nutritionnelle, notamment celles présentant :
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un long historique de régimes restrictifs et de yo-yo pondéral,
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des signes de dérégulation du comportement alimentaire ou de troubles de la conduite alimentaire,
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une résistance à l’insuline ou des comorbidités métaboliques associées,
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des pathologies inflammatoires concomitantes (endométriose, troubles digestifs chroniques),
-
une forte rigidité cognitive ou un perfectionnisme alimentaire marqué.
Chez ces profils, une approche progressive, individualisée et non culpabilisante est indispensable afin d’éviter toute aggravation de l’inflammation, de la détresse psychologique ou du désengagement thérapeutique.


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